L’oeil-caméra


J’ai acheté une caméra Blackmagic pocket, en décembre 2013. Cette caméra de cinéma numérique ressemble un peu au Leica X1 qui dormait dans mon tiroir. En tout cas, elle est d’un encombrement similaire : très réduit, la taille d’un compact actuel. Avec cette caméra, je pouvais produire des photos animées, donnant une impression magique de mouvement lors d’une projection d’images fixes. Cette transition, photographiquement invisible : photo fixe, photo animée, m’apparaissait impossible avec la technologie de la vidéo, qui ne permet que l’arrêt sur image.

N’ayant ni contrainte ni de compte à rendre à personne, j’ai filmé librement, d’autant plus que le prix de revient de la minute de film est très bon marché. Je n’avais pas besoin d’être riche pour être cinéaste ;) J’ai cherché à filmer les sujets les plus mobiles en fonction de mes centres d'intérêt : la danse, le travail ouvrier, notamment.

Mon père était directeur de la photographie. Il a terminé sa carrière en 1978, à la télévision française, n’exprimant plus guère qu’amertume et rancœur à l’encontre d’un métier qu’il avait adoré. Nous avions fini par prendre de la distance l’un envers l’autre, lui, hostile et moi désemparé. L’alcool l’a aidé à mourir, en 1983, à l’île du Levant, où il avait trouvé refuge.

Pour moi, il était une énigme et il avait pris le visage de l’échec.

Internet à ceci de pratique qu’en quelques clics, il est facile de retrouver et rassembler des informations éparses, d’en vérifier l’exactitude. En tapant « Louis Miaille directeur photo » sur Google, j’ai vu ré-apparaître un visage de mon père qui s’était perdu dans les fragments de mon enfance.

En 1956, il est à Melbourne pour filmer les jeux olympiques. J’avais six ans. Il m’avait envoyé un koala en peluche.

En 1958, il est à Pékin, l’un des deux cinéastes de la mission Louise Weiss. Il y rencontre Henri Cartier-Bresson. Il m’a parlé pendant des heures de ce photographe que « personne ne voyait lorsqu’il photographiait ».

En 1959, il est l’un des directeurs photo de la « Pyramide humaine », de Jean Rouch. Lorsque j’ai eu ce dernier comme professeur, mon père m’a dit de façon élliptique qu’il avait eu un désaccord avec lui. Mais je n’ai rien compris à ses explications.

En 1960, il est le directeur photo du court-métrage qui obtient la Palme d’Or à Cannes, « Le Sourire ». Je revois les doigts de mon père racontant la lumière d’une scène du film.

En 1964, il est le directeur photo du « Musicien dans la cité », un film ballet pour la télévision, sur une chorégraphie de – et avec – Jean Babilée, réalisé par Roger Kahane, avec qui mon père a beaucoup travaillé. 

J’avais 14 ans. L’une des scènes du film était tournée à Montmartre, non loin d'où j'habitais. J’ai pu passer une partie de la nuit avec mon père au travail. J’étais fasciné par l’ampleur des moyens qu’il mettait en œuvre pour donner le sentiment au spectateur que la rue n’était éclairée que par un bec de gaz. Et que dire du temps qu’il mettait à régler sa lumière ! Pour quelques secondes de film.

De l’enfance à l’adolescence, s’était formé dans mon esprit l’image d’un père magicien dont j’étais seul à connaître le pouvoir. En même temps, je ressentais une sourde inquiétude de ne pouvoir expliquer à mes copains en quoi consistait son métier. « Il éclaire les scènes, il fait les photos du film, il crée l’ambiance... » Mon propos n’intéressait pas.
 
Ils ne voient pas ce que je vois.

L’émerveillement de l’enfance a peu à peu laissé la place à un sentiment de solitude et de frustration face à un père qui commençait à se refermer et que je comprenais de moins en moins. J’ai suivi sans conviction les cours du soir de l’école de photo de la rue de Vaugirard, à Paris. On nous enseignait que les photojournalistes ne sont pas des photographes, mais des journalistes utilisant un appareil photo...

Je ne vois pas ce qu’ils voient.

Je me suis inscrit en sociologie, à la faculté de Nanterre, pour essayer de comprendre cette société que je voulais photographier. C’est là que j’ai suivi les cours de Jean Rouch et Henri Langlois. J’ai exploré un peu la psychanalyse, beaucoup la dialectique marxiste. Petit à petit, l’image du père s’est estompée.

Je ne vois pas ce que je vois.

Il m’a fallu plus de cinquante ans pour surmonter l’apparente absurdité du propos, perdu dans des méandres psychiques interminables, issus du conflit parental.

J’ai pu me rassurer : au théâtre, il y a l’envers du décor, sans lequel le décor ne tient pas debout. Au cinéma, je vois des images, réconfortantes comme celles d’un artiste, peintre, sculpteur, etc. dont je peux sentir l’âme en suivant le trajet du pinceau, du crayon, etc. ou les coups du burin. D'ailleurs, tout le monde les voit, ces images...

Mais lorsque la salle de projection se rallume ? Ai-je pu croire, un instant, voir réellement un vaisseau spatial, en écoutant le Beau Danube bleu ? Ai-je pu penser voir, réellement, une dame du XVIIIème siècle, magnifiée par l’éclat des bougies ? Ai-je pu douter que le film soit une fiction ? Pourquoi le photographe Stanley Kubrick voulait-il que son « Barry Lyndon » soit un documentaire ?

Au fil du temps, l’illusion devient de plus en plus parfaite. (Et même plus-que-parfaite avec Photoshop !) Ce n’est pas rassurant. A présent, on voit, avec ses yeux, un fichier numérique matériellement invisible, transporté par de la lumière, elle-même invisible en tant que telle. Je vois toutes les fantaisies et tous les drames du monde. Fiction ou pas ? Est-ce important ? Je ne vois que de la lumière. Suis-je aveuglé ? 

Est-on certain de ne pas voir l’ombre de nous-même, projetée sur l’écran par le faisceau lumineux du projecteur ? Ne sommes nous pas dans la caverne de Platon ? Répondre seul revient-il à devenir fou ou halluciné ? Répondre collectivement n’est-ce pas se bercer d’illusion, confondre l’art et les conventions ? Et finalement, peut-être, faire front contre l’art ? On ne découvre plus l’Amérique parce que l’Amérique est déjà découverte. On cherche. On cherche quoi ? De nouvelles illusions ?

Je me représente le ciné-oeil de Dziga Vertov, le cinéma-vérité de Jean Rouch, mon œil-caméra (magique Blackmagic) comme le transfert en psychanalyse qui, en déboussolant l’inconscient, tente de remettre en place la conscience, une ultime tentative pour découvrir une vérité dont nous ne serions ni les jouets ni les artisans.

En s’animant, la photo met en mouvement des forces dont je ne soupçonnais pas l’existence. La singularité affichée de l’image fixe est peut être l’expression d’une peur animale qui tient l’artiste en arrêt ? En montrant le mouvement du monde tel qu’il est – le monde tel que tout le monde le voit – le cinéaste semble disparaître derrière les conventions que les humains ont adopté pour se représenter la réalité. Et je m’épuise à fouiller les failles de l’illusion n’étant peut-être qu’illusion moi-même...

Que voyait mon père au fond de sa caverne ? Une fiction ? Un documentaire ?Je n’aurai jamais la réponse. Qu’il ait perdu ses certitudes au fil des ans et qu’il en ait terriblement souffert, comme un bonne partie de la société, ne peut faire partie que du chagrin. Il m’a laissé un merveilleux héritage, mais pas de ceux que l’on s’approprie avec une simple signature chez le notaire. Il faut une vie...

Je ne peux plus avancer en solitaire, j’ai besoin de nouer de nouvelles connivences. Il y a un combat à mener et un trésor à partager. Devenons amis ;)



POUR MEMOIRE


20 décembre 2009
Je vois d'abord, je réfléchis ensuite

Le hasard veut que plusieurs visiteurs de ce site m'aient interrogé, de façons diverses, sur les ressorts qui l'anime et le sens qu'on peut lui donner. Il y a les raisons intimes du photographe sur lesquelles je n'ai pas grand chose à dire. Il y a également la certitude que, demain, internet sera le vecteur numéro un pour la diffusion des images. J'ai déjà écrit sur cet aspect, soulignant le grave problème de la rémunération des photographes dans ce cas.

Cela étant, photographies faisant, observant de façon un peu plus attentive l'histoire et l'actualité de cette forme d'expression qui fortifia sa croissance au gélatino bromure d'argent, je me suis fais quelques réflexions, sans doute un peu iconoclastes, l'esprit aiguisé par les questions que m'ont été soumises.

Si la photographie est un art, elle est un art de l'instinct. Ce n'est pas un hasard si elle peine à séduire notre bien solennelle Académie française et si les tirages - en général anciens - qui se vendent à prix d'or, résultent souvent de prises de vues qui ont été réalisées en dehors de toute conceptualisaton artistique.

Je respecte tout à fait la photo d'art et les écoles qui l'enseignent mais je crains que cette voie ne condamne perpétuellement la photo à suivre les chimères du pictorialisme. La peinture, la sculpture, les arts graphiques ont une capacité de transcender le réel à laquelle la photo ne peut prétendre qu'en pratiquant des circonvolutions autour de ce qui est son coeur, pour le renier finalement : l'objectif.

La photo produit la ressemblance, là où les arts s'en distinguent ou s'en échappent. Concevoir par avance des formes photographiables dans le cadre d'un protocole esthétique, voire agencer le réel pour le soumettre à ce protocole, tout cela peut s'avérer hautement créatif du point de vue intellectuel. Mais cela ne confère pas à l'image qui en résulte l'ombre d'une transcendance.

La photo est objective. J'entends bien ce qu'on dit sur les cadrages qui, montrant plus ou moins de choses, disent des choses différentes. On apprend cela dans les écoles de journalisme. Oui, oui, mais il reste que la photo, dans son cadre, dit le réel de façon bêtement objective.

La force de la photographie pour l'actualité et le journalisme n'est plus à démontrer. La photo est non seulement narrateur du présent mais, mieux encore, narrateur de l'instant. Elle tire sa puissance émotionnelle de sa capacité descriptive. Naturellement elle est attentive aux codes esthétiques, aux règles de la construction graphique et plus encore à l'expressivité de la lumière. Mais avant cela, elle est un oeil qui voit. Elle exprime le rapport singulier d'un photographe au monde - quel que soit ce photographe et quel que soit son monde.

D'un point de vue sémantique, la photo du grand-père qui trône au salon est de la même veine que les plus puissantes images de Cartier Bresson : elles touchent le coeur humain. Si le photographe a des raisons intimes de photographier, celui qui regarde l'image a ses raisons intimes pour plonger son regard dans le regard de l'autre.

La modernité technologique n'empêche pas la photographie de procéder comme le conteur des soirées d'antan qui savait trouer la nuit avec ses mots et capter son auditoire. La photo est un signal lumineux, un acte de pure communication, de pure séduction. Elle n'est pas sérieuse. Elle est humaine.



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